l’engagement humanitaire

DE L’ENGAGEMENT

L’engagement humanitaire a ceci de particulier qu’il ne se claironne pas sur les toits. C’est sa grande différence avec l’engagement politique. L’engagement politique se fait de façon bien bruyante, dans le but ultérieur de récolter un électorat, un poste, des honneurs. Mais c’est vraiment curieux. L’engagement humanitaire, quand il est connu, entraîne chez les observateurs un vague sentiment d’admiration assorti de nombreux doutes et préjugés, alors que l’engagement politique déclenche une vraie admiration, comme si l’intéressé partait pour un formidable combat. J’en déduis que l’engagement humanitaire a mauvaise presse car il aurait deux défauts majeurs.

Le premier de ces défauts tient au fait qu’il est culpabilisant pour celui « qui n’en fait pas autant ». Le deuxième défaut est plus embarrassant. En effet la personne engagée dans l’humanitaire – surtout s’il s’agit d’un domaine de l’humanitaire particulièrement dur – suscite de la méfiance sur ses intentions, sa personnalité et son vécu, et devient suspect.

Dans l’association L’ENFANCE AU COEUR, association de protection de l’enfance contre toute forme de violence notamment sexuelle, nous sommes des bénévoles en butte à ces deux jugements là, qui sont, avant d’être des jugements, des préjugés. Je souhaite répondre à ces préjugés car je leur accorde volontiers le droit de cité. Il faut tolérer la critique et s’efforcer d’y répondre.

L’engagé dans l’humanitaire serait culpabilisant pour les autres, ceux qui s’abstiennent.

Quel dommage que ce sentiment de culpabilité n’ait pas pour effet de faire se multiplier les bénévoles ! Malheureusement c’est loin d’être le cas. Plus sérieusement : tant mieux. Un bénévole qui n’est motivé que par la culpabilité ne possède par la bonne motivation et il y a fort à parier que son engagement cessera dès qu’un sentiment de bonne conscience sera acquis. On n’agit pas en faveur des autres pour astiquer un blason personnel et ainsi « ne plus culpabiliser ». Il n’y a aucune raison de se culpabiliser si dans sa vie l’on a trouvé un équilibre et une réalisation. En effet tout le monde n’est pas fait pour s’occuper de l’autre, de l’inconnu, du prochain qui n’a pas de nom. Il est déjà très appréciable de s’occuper de sa famille et de ses amis et il n’y a aucune nécessité d’étendre le cercle de son intervention si l’on ne sent aucun appel particulier à le faire. Cela signifie simplement que l’intervention dans l’humanitaire n’est pas faite pour nous et que nous sommes suffisamment utiles là où nous sommes placés. Le bénévole cesse à moment donné d’être « dedans » pour aller « dehors » et ce n’est pas forcément une démarche adaptée à tous et bonne pour tous. Dès lors l’argument tiré d’une culpabilité n’a aucun lieu d’être.

– Plus intéressante est la critique tenant à ce que le bénévole serait suspect.

Dans l’association L’ENFANCE AU COEUR nous connaissons ce type de jugement qui nous est particulièrement destiné puisque nous agissons dans le domaine des violences sexuels, champ particulièrement miné et glauque où règnent les prédateurs sur des victimes – très souvent des enfants. Ce mélange du sexe et de l’enfant, un mélange des genres à la fois contre-nature et particulièrement choquant suscite l’effroi et l’horreur – il est plus facile de détourner le regard que de voir la réalité en face. Si bien que ceux qui se collètent à cette réalité en deviennent suspects – ne seraient-ils pas des gens « à problèmes » à la sensibilité vraiment à part pour parvenir à vivre normalement alors qu’ils sont immergés dans un tel cloaque ?

La réponse est évidemment négative. Non, nous ne sommes pas des gens à problèmes, et non, notre vie n’est pas « gâchée » par la réalité à laquelle nous sommes confrontés. Le bonheur et le bien-être des enfants de nos foyers constitue au contraire un baume indispensable pour nous permettre de continuer la lutte et parvenir à ce que d’autres enfants que les nôtres connaissent eux-aussi sécurité, paix et joie.

Cette réalité (des centaines de viols quotidiens sur des mineurs ; deux enfants qui meurent sous les coups de leurs parents en moyenne par jour, la réalité de l’inceste, de la cybercriminalité, les placements abusifs d’enfants etc …) est un jour apparue devant nous et il nous a été impossible de détourner les yeux.

Par conséquent la seule bonne question serait plutôt : pourquoi se confronter à la souffrance, puisqu’on a le choix de s’abstenir ?

Les réponses sont multiples.

Savoir ou ne pas savoir ? Chaque fois j’en viens à la même conclusion : savoir permet d’agir, et de soulager la souffrance d’autrui en même temps que la souffrance ressentie du fait de la souffrance d’autrui. C’est un va et vient qui enrichit et qui justifie cette confrontation.

Une fois que l’on sait, on est révolté : on se demande alors pourquoi personne ne fait rien, jusqu’au jour où l’on se rend compte que « personne » c’est nous-mêmes.

Savoir permet d’agir et de soulager la souffrance morale et la révolte que l’on ressent inévitablement lorsque l’on a « découvert » l’impensable, l’inacceptable. A partir de ce moment là, agir fait du bien. Savoir et ne rien faire quand agir est possible et compatible avec notre vie, devient la pire solution. Pourquoi ? Parce que la connaissance du fléau ne quitte jamais notre cœur et pourrait même engendrer pour toujours une forte amertume, un sentiment de tristesse sourde ainsi que la perte des idéaux. Certains en perdent même la foi !

Si la réalité du Mal se présente à nous et que nous la fuyons par peur d’y faire face, nous savons que nous n’offrons pas à l’humanité ce que nous aurions pu lui offrir – notre participation même modeste à un combat. Il est difficile alors de vivre avec cette peur d’agir et ce regret, et le sentiment de culpabilité qui émerge est cette fois véritable : mieux vaut agir que vivre avec cette honte de soi.

Savoir, voir le Mal en face permet de lutter par tous les moyens qui s’offrent à nous, et la dynamique de l’action fait échapper au pessimisme et à l’abattement. Chaque personne a une façon unique de participer à un combat. L’humanitaire est certainement le seul domaine dans lequel chacun est irremplaçable, car il agit avec son cœur et que chaque cœur est unique.

Agir nous rend heureux, neutralise en partie cette tristesse que nous avons ressentie en constatant l’ampleur de la souffrance de nos frères – et surtout de nos « petits frères » humains. Au lieu de vivre avec la tristesse qu’a induite leur souffrance, nous vivons alors avec la joie que procure l’action ; notre solidarité en action contient un message qui se diffuse par tous les canaux énergétiques de la pensée : « Tiens-bon, nous sommes là ».

Cette joie, très spécifique, est reconnaissable facilement. Elle est le signe que nous avons bien fait de nous engager. (Ce qui nous rend heureux ne peut pas être de mauvaise provenance, si notre moralité et notre conscience sont normales.)

Alors nous comprenons cette vérité profonde : c’est parce que tant de gens ne veulent pas voir (cédant au dégoût, à la peur) que le Mal prospère. Il a besoin de cette ombre, de cette nuit sinistre que créent les yeux qui se referment et les pas qui s’éloignent.

Si le bénévole avait un credo, il pourrait être celui-là, taillé sur mesure pour L’ENFANCE AU CŒUR mais transposable très facilement à toute lutte en faveur de l’humanité qui souffre.

« En agissant je combats l’obscurité du Mal et de la souffrance par la petite lumière que je projette ; je transforme ma révolte en énergie positive. La personne que je suis aujourd’hui est le résultat de ce que j’ai vu. J’essaie de métamorphoser chaque élément du Mal en un élément de Bien. Même si les résultats que j’obtiens sont un grain de sable, ils sont le grain de sable de la plage ensoleillée sur laquelle un jour se promènera peut-être l’enfant qui souffrait et que j’ai contribué à aider. »

                                                                                                Christine CERRADA

Un commentaire sur “l’engagement humanitaire

  1. Sebire says:

    Merci Maître, notre collectif les poussins rebelles lutte contre le racket de nos institutions sur nos vulnérables, dans le 64 et ailleurs, cordialement dido

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