Protection de l’enfance : une loi d’urgence enfin adoptée pour protéger les enfants victimes d’inceste et de violences
Une ordonnance provisoire pour rompre avec des décennies d’inaction
Cette loi arrive trop tard pour de nombreux enfants. Mais elle peut, aujourd’hui, protéger ceux qui trouvent enfin la force de parler. Le 29 janvier 2026, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité une proposition de loi instaurant une ordonnance de protection provisoire pour les enfants victimes d’inceste et de violences intrafamiliales.
Inspirée du dispositif applicable aux violences conjugales, cette ordonnance permet une mise à l’abri immédiate, sans attendre l’issue d’enquêtes judiciaires souvent longues de plusieurs années. Le texte prévoit également un renforcement des contrôles de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), une généralisation des inspections inopinées, l’interdiction progressive des structures privées à but lucratif et la fin de pratiques indignes telles que le placement de mineurs à l’hôtel.
Adoptée à l’unanimité des députés présents, la loi doit désormais être examinée par le Sénat. Ce vote unanime traduit à la fois un consensus politique rare et un constat partagé : le système français de protection de l’enfance est en grave difficulté morale, sociale et institutionnelle.
Des enfants contraints de revoir leur agresseur : une violence institutionnelle longtemps tolérée
Pendant des années, un enfant dénonçant un parent pour inceste ou violences pouvait être contraint de continuer à le voir régulièrement, pendant toute la durée de l’enquête pénale. Or ces enquêtes durent en moyenne trois à cinq ans.
Autrement dit :
— l’enfant qui parle est souvent renvoyé chez la personne qu’il accuse ;
— l’enfant qui demande protection demeure exposé au danger ;
— l’enfant qui alerte se heurte fréquemment à l’inaction institutionnelle.
Cette situation, documentée de longue date par les associations, les magistrats spécialisés et les collectifs de parents protecteurs, constitue une forme de violence institutionnelle.
L’ordonnance de protection provisoire vient rompre avec cette logique.
Une protection sous 72 heures : un changement de paradigme
Désormais, en cas de danger identifié, le procureur de la République devra statuer dans un délai de 72 heures afin de mettre l’enfant sous protection. Cette protection pourra notamment inclure :
— l’interdiction pour le parent mis en cause d’entrer en contact avec l’enfant ;
— l’interdiction de paraître au domicile, à l’école ou sur les lieux fréquentés par l’enfant ;
— l’attribution du logement familial au parent protecteur ;
— la suspension immédiate des droits de visite et d’hébergement.
Le procureur devra saisir le juge compétent dans un délai de huit jours. Le juge disposera ensuite de quinze jours pour confirmer, adapter ou lever la mesure. En cas de non-respect, le parent mis en cause encourra jusqu’à trois ans d’emprisonnement.
Ce mécanisme inverse enfin la logique du risque : la protection de l’enfant devient prioritaire.
Un basculement politique assumé
La députée porteuse du texte a résumé l’esprit de la loi par une formule claire : le doute doit désormais bénéficier à l’enfant, et non à l’adulte soupçonné de violences.
Pendant trop longtemps, la parole de l’enfant a été mise en doute, relativisée ou retournée contre lui, au nom d’une protection excessive des droits de l’adulte.
Une violence de masse
La CIIVISE estime à environ 160 000 le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France. Ce chiffre révèle une violence systémique, le sous-investissement chronique de la protection de l’enfance et des institutions trop souvent davantage préoccupées par la gestion que par la protection effective.
Un consensus politique, mais des moyens insuffisants
Les débats parlementaires ont mis en évidence des constats largement partagés :
— saturation des dispositifs de placement ;
— pénurie de travailleurs sociaux, d’éducateurs et de magistrats ;
— grande précarité des jeunes sortant de l’ASE ;
— dérives graves liées à un manque de contrôle et de moyens.
Sans financements massifs, cette loi risque de rester partiellement théorique.
L’ASE sous contrôle renforcé
Le texte prévoit :
— des inspections obligatoires tous les trois ans ;
— tous les deux ans pour les pouponnières ;
— au moins 70 % de contrôles inopinés ;
— la sortie progressive des structures privées lucratives ;
— l’interdiction du placement de mineurs à l’hôtel.
Ces mesures visent à mettre fin à une logique de marché incompatible avec la protection des enfants.
Une avancée nécessaire, un aveu collectif
Cette loi constitue une avancée réelle. Elle permettra d’éviter des drames et de protéger des enfants sans les exposer durablement à leurs agresseurs.
Mais elle révèle aussi un aveu :
— celui d’un État longtemps défaillant ;
— d’un système judiciaire insuffisamment doté ;
— et d’une société qui a trop souvent choisi de ne pas voir.
Protéger l’enfance n’est ni une option budgétaire ni une variable d’ajustement.
C’est un choix politique fondamental.


